Pendant de nombreuses années, Malte a été considérée comme l’un des sites d’implantation les plus attractifs pour les entreprises au sein de l’Union européenne. Cela tenait moins au taux nominal de l’impôt sur les sociétés de 35 % qu’à la charge fiscale effective, qui pouvait être réduite à seulement 5 % grâce à des mécanismes spécifiques. Ce modèle rendait Malte particulièrement intéressante pour les structures de holding internationales, les sociétés de propriété intellectuelle (IP) et les groupes d’entreprises transfrontaliers.
Mais l’environnement fiscal international a profondément changé ces dernières années. Les réformes de l’OCDE, l’impôt minimum mondial et la pression politique croissante sur les régimes à faible imposition soulèvent une question centrale : le modèle à 5 % à Malte a-t-il encore un avenir — ou assistons-nous à la lente disparition d’un modèle fiscal à succès ?
Officiellement, l’impôt sur les sociétés maltais est de 35 %. Pris isolément, cela paraît peu attractif. L’élément déterminant était toutefois le « Full Imputation System » combiné au mécanisme de remboursement d’impôt (tax refund).
En pratique, cela signifiait :
Une société opérationnelle payait d’abord 35 % d’impôt sur les sociétés sur son bénéfice. Une fois les bénéfices distribués aux actionnaires, ceux-ci pouvaient — sous réserve de remplir certaines conditions — demander le remboursement de 6/7 de l’impôt acquitté. Au final, la charge fiscale effective au niveau de l’entreprise ne représentait plus que 5 %.
Ce système était conçu juridiquement de manière à ne pas être qualifié formellement de taux d’IS réduit, mais de remboursement au niveau de l’actionnaire. C’est précisément cette construction qui a permis à Malte de rester conforme au droit de l’UE tout en obtenant une imposition effective très faible.
Pour les structures internationales, c’était extrêmement attractif : appartenance à l’UE, accès aux conventions de non-double imposition et charge effective de 5 %.
En 2020, Malte a en outre introduit le modèle dit de « Fiscal Unit ». Il s’agit d’une forme d’imposition de groupe, dans laquelle plusieurs sociétés d’un même groupe sont traitées fiscalement comme une seule entité.
Parmi les conditions figurent notamment une participation de 95 % ainsi qu’une gestion et une représentation fiscale unifiées. Dans cette structure, la société mère devient le « Principal Tax Payer », tandis que les filiales sont traitées comme fiscalement transparentes.
L’avantage essentiel : l’avance à 35 % disparaît. Au lieu de payer d’abord 35 % puis de demander ultérieurement un remboursement, on calcule directement une charge fiscale consolidée, qui se situe elle aussi, en pratique, autour de 5 %.
Ce modèle a surtout supprimé un problème majeur de l’ancien système de remboursement : les décalages de trésorerie. En effet, les remboursements pouvaient parfois s’étaler sur de nombreux mois. Avec la Fiscal Unit, la charge fiscale est devenue plus prévisible et plus efficace sur le plan administratif.
Le système maltais ne peut pas être analysé isolément. Le paysage fiscal international a fortement évolué.
Avec l’introduction d’un impôt minimum mondial de 15 % pour les groupes multinationaux réalisant un chiffre d’affaires d’au moins 750 millions d’euros, les règles du jeu ont été profondément modifiées.
Si un groupe n’atteint à Malte qu’un taux effectif de 5 %, l’État de résidence de la société mère peut prélever une « Top-Up Tax » afin de relever l’imposition à 15 %.
Résultat : pour les grands groupes, le modèle maltais perd de facto son avantage, même si le droit national reste inchangé.
Au sein de l’Union européenne aussi, la pression s’accroît sur les États membres affichant des taux effectifs très faibles. Même si le modèle maltais était formellement conforme au droit de l’UE, il se retrouve régulièrement au cœur des débats politiques sur la planification fiscale agressive et le « dumping fiscal ».
À long terme, l’UE poursuit l’objectif d’une harmonisation fiscale plus marquée. Dans ce contexte, les modèles reposant sur une imposition effective extrêmement basse sont évalués de plus en plus критiquement.
Un autre facteur tient au durcissement des contrôles liés aux exigences de substance. Les administrations fiscales étrangères, les banques et les partenaires commerciaux exigent aujourd’hui bien plus qu’une simple immatriculation formelle.
Les holdings « coquilles vides » dépourvues d’activité opérationnelle réelle, de présence managériale ou de structures de décision économique sur place sont de plus en plus sous pression. Cela concerne en particulier les structures IP ou les modèles de licences purs.
Le modèle à 5 % ne fonctionne donc plus comme un simple outil fiscal : il exige une substance économique réelle.
Non. Ni le système de remboursement ni la Fiscal Unit n’ont, à ce jour, été officiellement supprimés. Le droit maltais prévoit toujours ces mécanismes.
Il faut toutefois distinguer entre l’existence formelle et l’utilisabilité pratique.
Pour les grands groupes, l’imposition effective de 5 % est neutralisée par l’impôt minimum. Pour les petites et moyennes entreprises, elle reste en principe exploitable — mais uniquement en respectant strictement les exigences de substance et de documentation.
Le modèle n’est donc pas terminé, mais sa portée est nettement réduite.
Sont particulièrement surveillées :
Les structures de holding internationales sans activité opérationnelle
Les sociétés de licences et d’IP
Les modèles de financement ou d’intérêts
Les montages motivés uniquement par des considérations fiscales
Les structures principalement conçues pour l’optimisation fiscale, sans fonction économique à Malte, sont aujourd’hui nettement plus risquées qu’il y a encore quelques années.
Oui, mais à d’autres conditions.
Malte offre toujours :
L’appartenance à l’UE
L’accès à un vaste réseau de conventions de non-double imposition
Un droit des sociétés bien établi
Des programmes spécifiques pour les résidents sans domicile (resident without domicile)
Des conditions-cadres attractives dans le secteur du shipping et des yachts
Ce qui a changé, ce n’est pas seulement la législation, mais surtout le contexte international.
Le récit « pays de l’UE avec 5 % d’impôt » est aujourd’hui trop réducteur. La planification fiscale est plus complexe, plus transparente et plus encadrée que jamais.
Pour les prochaines années, plusieurs scénarios sont envisageables.
Premièrement, Malte pourrait adapter progressivement son système aux standards internationaux afin d’éviter des tensions politiques. Deuxièmement, les exigences de substance pourraient encore être renforcées, de sorte que le modèle ne soit de facto pertinent que pour de véritables entreprises opérationnelles. Troisièmement, le modèle pourrait subsister formellement, mais perdre de son importance économique sous l’effet des règles internationales d’imposition minimum.
Une « fin » brutale paraît à ce stade peu probable. Une transformation graduelle est plus vraisemblable.
Le modèle à 5 % à Malte ne se dirige pas vers une suppression soudaine. Il est néanmoins engagé dans un processus de transformation clairement perceptible.
Pour les grandes multinationales, l’utilisation effective est, de facto, terminée en raison de l’impôt minimum mondial. Pour des structures plus petites, le modèle demeure en principe accessible — mais uniquement avec une substance réelle, une documentation irréprochable et une planification de long terme.
La véritable fin concerne moins la loi elle-même que l’époque où Malte était perçue comme une juridiction à faible fiscalité, simple d’accès, au sein de l’UE.
Aujourd’hui, une chose est claire : la planification fiscale internationale n’est plus un instrument statique. Quiconque mise sur Malte doit garder simultanément à l’esprit l’impôt minimum mondial, la politique de l’UE et les exigences de substance.
Le modèle à 5 % existe encore — mais il n’est plus ce qu’il était.